





L’origine de la rue de Tainier demeurerait un mystère. Personne ne saurait vraiment à quoi le nom renvoie. Un village condrusien ? Un personnage historique ? Un industriel français ? Cela n’aurait somme toute guère d’importance. En empruntant la rue de Tainier, on se trouverait en lisière d’une cité à habitations sociales. En la descendant, on se retrouvait aux confins de trois quartiers : le Val Petit, le Many et la Bergerie. Sans en avoir l’air, Seraing apparaîtrait comme une commune étendue, ses faubourgs s’étalant sur d’interminables kilomètres, séparés à certains endroits par des zones désaffectées. Mais dans la rue de Tainier, toutes les maisons seraient identiques, tous leurs jardinets se ressembleraient. A l’origine, elles auraient été habitées par des mineurs italiens et, plus tard, par leurs descendants. Avant que la Chaussée de la Troque qui lui est parallèle ne fût transformée en voie rapide, elle y aurait jouxtée un vaste terrain vague. Des gosses de plusieurs générations y auraient ourdi leurs premières batailles, des trafics de tous genres y auraient été négociés, des pactes inavouables y auraient été scellés.
Phil Maggi passerait une grande partie de son enfance chez ses grands-parents qui résidaient dans la rue de Tainier. Il profiterait du terrain vague et des jeux que celui-ci favorisait. Un jour, on l’aurait prit sur le fait en train de jeter sur les voitures des boules de papier toilette mouillé qu’il aurait confectionnées. Plus tard, il se saisirait d’une guitare ou d’un clavier pour tenter d’en faire sortir des sons. Il affectionnerait davantage la voix et les samplers. Il demeurerait des heures incalculables seul dans sa chambre à écouter des musiques sombres. Il deviendrait chanteur d’un groupe rock à consonance phallocrate. Il laisserait pousser ses cheveux. Il les recouperait un jour de grisaille. Il foulerait les scènes de clubs mal éclairés. Il trouverait un réconfort dans la lecture. Il s’éprendrait de villes de confluence telles Zagreb et Istanbul. Il aimerait voyager. Il s’intéresserait à l’ésotérisme d’un Gurdjieff et au credo idéal d’un Henri Barbusse. Il créerait un label voué aux musiques malaisées. A intervalles réguliers, il éprouverait cet insatiable besoin de se trouver avec lui-même et de progresser à tâtons dans la pénombre d’un appartement embusqué près de la Meuse.
A la fin de l’été 2011, il réaliserait Ghost Love, une sorte d’ode à la réminiscence, à la résurgence. Il choisirait d’occuper la surface de la pochette du disque par un portait de sa grand-mère, alors jeune fille à l’époque où il fut tiré sur papier sépia. La photo se serait craquelée avec le temps, laissant se révéler des fêlures. L’usure du temps, ses lésions. Phil Maggi demeurerait réservé sur ses propres souvenirs, laissant à ses auditeurs le choix de formuler des hypothèses, d’entrevoir des possibles. Ainsi, nous serait-il permis d’imaginer un Maggi enfant revenant de l’école un mercredi de novembre au milieu des années 80 pour s’attabler dans la cuisine de la rue de Tainier devant un plat de pâtes servi par sa grand-mère. De l’imaginer, lui, imaginer alors qu’elle fut sa vie d’enfant, à elle, dans un recoin d’Italie. Comment ce sentiment aurait grandi, se serait lové petit à petit dans son esprit, pour finir tapi dans un coin du cortex et rejaillir bien des années plus tard.
Il nous serait permis de supposer que la réminiscence, la résurgence serait un épiphénomène au regard des destinées tragiques que sont les pertes et les disparitions. Dans le même temps, l’une ne concevrait pas sans l’autre. Aussi se remémorerait-on le sort subi par ces quartiers damnés de Seraing. Hier, la mise sous séquestre des anciens terrils. Aujourd’hui la mise à l’arrêt programmée des hauts-fourneaux. Demain, la fermeture des bordels de la rue Marnix.
Il ne serait pas aisé de tirer une conclusion, encore moins d’y chercher un enseignement. Ghost Love servirait de recueil de comptines muettes immaculées initiées au Val Petit dans des temps reculés. Ghost Love serait à la fois la souvenance d’une romance survivant au temps qui passe et l’amour qui, parce qu’il a cessé d’être, ne cesse de vous hanter.
Un disque : Ghost Love, édité par la maison Idiosyncratics dont le siège social est sis à 4682 Heure-le-Romain en Principauté de Liège.
Eric Therer
